Réflexions sur la trilogie « Trois Couleurs »
Je vous présente la version française d’un article
initialement publié en anglais sur mon blog
(grâce, principalement, à Google Translate).
Réflexions sur la trilogie « Trois Couleurs »
Réalisée par Krzysztof Kieslowski
Scénario de Krzysztof Kieslowski et Krzysztof Piesiewicz
Avec Juliette Binoche, Julie Delpy, Zbigniew Zamachowski,
Irène Jacob et Jean-Louis Trintignant
Préface
Au cœur de ces trois films se trouve le concept d'existentialisme, ou
l'étude des conséquences et de l'influence qu'une vie peut avoir sur une autre,
en termes d'actions, d'émotions et d'impact. Il me semble que chaque film
explore différents aspects de l'existentialisme et la manière dont nous
interagissons les uns avec les autres et appréhendons la vie et ses aléas.
Ces films ont été coécrits et réalisés par Krzysztof Kieslowski, qui y
déploie un talent et une maîtrise artistiques. Les détails, qu'ils soient
contenus dans le scénario, les images, les couleurs, les angles de caméra ou
encore la mise en scène, contribuent à la communication du message. Une
quantité considérable d'informations est intégrée dans quasiment chaque scène.
Je ne prétends pas être particulièrement sensible à cette créativité
artistique, et les réflexions qui suivent ne prétendent certainement pas à
l'exhaustivité. Je souhaitais toutefois partager mon point de vue, modeste et
relativement bref, sur ces films excellents et stimulants, afin d'alimenter le
débat qu'ils suscitent.
On s'accorde généralement à dire que la référence aux trois couleurs dans
les titres fait allusion aux couleurs du drapeau français et aux préceptes de
la Révolution française : liberté, égalité, fraternité. Si l'on peut
trouver des liens généraux avec ces thèmes dans chaque film, je trouve cette
interprétation largement insatisfaisante.
Compte tenu de la nature métaphysique du contenu des films, je pense que la
référence à la couleur et son utilisation par Kieslowski reflètent plutôt une
exploration des différents modes d'existence et de réaction face aux épreuves
de la vie. Le bleu peut suggérer la froideur, la dépression et un désir de se
couper de l'humanité et des émotions, de la douleur et des responsabilités qui
y sont associées. Le blanc peut représenter une ouverture d'esprit et une
capacité à survivre, à s'adapter aux circonstances et à s'affirmer, tandis que
le rouge peut symboliser la vie elle-même, avec toute sa complexité et ses
interconnexions, et peut-être une volonté de participer et de faire preuve de
compassion envers autrui.
Trois Couleurs : Bleu
Dans chaque film, l'action nous saisit sans préambule, prologue ni
explication.
Julie perd son mari et sa jeune fille dans un accident de voiture et se
retire progressivement du monde, choisissant une vie sans attachements, sans
souffrance et sans responsabilités. Elle ne peut ou ne veut pas verser de
larmes ni exprimer son chagrin lorsqu'elle décide de vendre la maison
familiale.
Quelques indices laissent entrevoir des secrets, des circonstances et des
problèmes au sein de son mariage : elle a peut-être contribué à l'écriture
des œuvres de son mari compositeur, voire les a écrites elle-même, et l'on
aperçoit des photos de lui avec une autre femme.
Avant de quitter la maison familiale, elle invite Olivier, un ami et
collègue, à venir chez elle pour faire l'amour. On peut y voir une sorte
d'adieu aux émotions et aux liens affectifs.
Julie entreprend de démanteler son ancienne vie et de recommencer à zéro
dans un appartement parisien. Elle affirme son indépendance et son autonomie en
utilisant uniquement l'argent de son compte personnel, en reprenant son nom de
jeune fille et en déclarant n'exercer aucune profession. Elle est ainsi
totalement détachée du passé et se concentre sur le présent, sans
responsabilités, sans liens, sans relations. Elle a cependant conservé un
abat-jour bleu de la chambre de sa fille dans son ancien logement, un précieux
souvenir du passé dont la couleur correspond parfaitement à sa froideur et à
son détachement émotionnels actuels.
Peu à peu, les événements de la vie commencent à la ramener à l'humanité…
Tard dans la nuit, elle s'aperçoit qu'un passant est agressé dans son
quartier et évite d'intervenir, mais finit par céder à la curiosité et sort de
son appartement pour voir ce qui se passe. Il n'y a aucune trace de l'homme,
mais elle voit une jeune femme, Lucille, de l'appartement du dessous, inviter
discrètement un voisin chez elle. Ils échangent des regards, mais aucun mot
n'est prononcé et rien ne se passe. Malgré les événements qui continuent de se
dérouler autour d'elle, Julie souhaite clairement maintenir une position de
neutralité.
Cette politique de non-intervention est soulignée lorsqu'elle refuse de
signer une pétition demandant l'expulsion de Lucille de l'immeuble en raison de
son manque supposé de moralité. Il s'avère, de façon assez ironique, que
l'inaction (ou la non-implication volontaire) peut avoir le même effet qu'une
action positive puisque, du fait du refus de Julie d'intervenir, Lucille ne
peut être expulsée. Julie est donc parvenue à influencer les événements
précisément par son absence de participation, illustrant ainsi le principe
existentiel de l'influence par la simple existence.
Lucille rend visite à Julie pour lui exprimer sa gratitude. Elle est
ouverte, honnête, intelligente et perspicace. Elle perçoit la réticence de
Julie, mais persiste dans sa volonté de lui témoigner sa reconnaissance et se
lie d'amitié avec elle, suggérant ainsi que, même si l'on suit une voie
particulière, on ne peut contrôler la réaction d'autrui. Julie se retrouve donc
avec une amitié naissante qu'elle n'a guère encouragée, mais qu'elle ne rejette
pas par crainte de blesser ou d'offenser.
Une rencontre est organisée entre Julie et un jeune garçon témoin de son
accident de voiture. Il a trouvé sur les lieux un collier ayant appartenu à la
fille de Julie et souhaite le lui rendre, mais elle l'invite à le garder,
désireuse de se détacher du passé.
À plusieurs reprises, la musique semble submerger Julie, quelle que soit
son activité au moment où elle l'inspire. Son don pour la composition est
peut-être irrésistible et sa véritable nature finira par se révéler malgré tous
ses efforts pour fuir le passé, la douleur et les responsabilités. Olivier
parvient à retrouver Julie. Bien qu'elle refuse son amitié et souhaite
maintenir son isolement, elle s'intéresse à la musique que son mari composait
avec Olivier.
Julie rend visite à sa mère à plusieurs reprises. Atteinte de démence, sa
mère lui cause des ravages, et Julie constate les effets de l'oubli et du
détachement, même si, dans le cas de sa pauvre mère, ces ravages sont
inévitables. Ces visites pourraient amener Julie à apprécier l'importance de
vivre l'instant présent, mais aussi la valeur du passé, des liens affectifs, de
l'amour et des relations.
Elle reçoit un appel urgent et angoissé de Lucille et se rend à son lieu de
travail, un modeste club de danse exotique. Lucille avait reconnu son père dans
le public et avait demandé à son amie de l'aider. Lorsque Julie lui demande
pourquoi elle travaille là, Lucille répond qu'elle ne peut vivre sans amour ni
affection. Aussi extrême que cela puisse paraître, cette expérience pourrait
rappeler à Julie cet aspect de l'existence qu'elle s'est efforcée d'oublier.
Au club, Julie aperçoit quelques secondes d'une émission de télévision
consacrée à son mari. Elle y découvre des photos de lui avec une autre femme,
la même que celle vue précédemment, ainsi qu'une interview d'Olivier où il
laisse entendre qu'il pourrait tenter de terminer l'œuvre musicale sur laquelle
travaillait son mari au moment de son décès. Cette nouvelle provoque une
réaction chez Julie, qui met tout en œuvre pour rencontrer Olivier et en
discuter. De toute évidence, elle considère que cette œuvre lui appartient
autant qu'à n'importe qui d'autre, et son désir de contribuer à la création
musicale, mais aussi, peut-être, à la vie elle-même, se ravive. La perspective
que son travail et ses efforts soient rejetés ravive sans doute un sentiment de
fierté et d'estime de soi, qualités largement nourries par les interactions
sociales. Olivier, quant à lui, est convaincu de pouvoir mener à bien l'œuvre
seul. Il a beau aimer Julie, il ne la fera pas passer avant son propre
amour-propre et ses aspirations. La situation reste en suspens, même si elle
comprend et approuve son ambition.
Julie part à la rencontre de Sandrine, la maîtresse de son mari, et
découvre que celle-ci est enceinte de lui. C'est apparemment le déclic qui lui
manquait pour renouer avec l'humanité et la société. Influencée, sans doute,
par l'amour de la vie, de l'amitié et de l'amour en général que Lucille portait
à sa famille, et forte de sa redécouverte progressive d'un sens à sa vie et de
la création à travers sa musique, ainsi que de la compréhension, transmise par
sa mère, de l'éphémère de toute chose, Julie semble prête, une fois de plus, à
s'investir dans la vie et l'amour, quelle qu'en soit l'origine.
Sandrine et son enfant vivront dans sa maison invendue, et dans le dernier
plan de Julie, on la voit faire ce qu'elle n'a pas pu ou voulu faire au début
du film : elle pleure. Peut-être que l'entrevoit une perspective d'avenir
lui a permis d'accepter le passé et sa perte, et qu'elle se sent enfin capable
de faire son deuil.
Trois Couleurs : Blanc
Nous suivons Karol, un immigré polonais, lors de son audience de divorce
avec Dominique. On apprend que Karol n'a pas pu consommer leur mariage, motif
principal invoqué par Dominique pour demander la séparation.
Durant l'audience et lors d'une rencontre peu après, Dominique se montre
décisive, déterminée et autoritaire, tandis que Karol se révèle plutôt soumis
et effacé, frôlant l'humiliation.
Dominique lui fait clairement comprendre qu'elle ne veut plus rien avoir à
faire avec lui, et Karol se retrouve sans le sou et sans perspectives. Grâce à
une rencontre fortuite avec un compatriote, Karol parvient à rentrer en
Pologne, mais dépouillé de tous ses biens et de toute dignité, il est contraint
d'accepter des emplois subalternes pour survivre.
La nécessité, dit-on, est la mère de l'invention, et l'on pourrait en dire
autant du désespoir et de l'initiative. Jusqu'ici, Karol était un homme bien,
respectueux des règles et intègre, et il s'est fait exploiter par tout le
monde. Mais il entrevoit désormais une opportunité de s'enrichir, quitte à
trahir certains de ses associés. Il surprend des discussions concernant
l'acquisition de terrains dont la valeur est sur le point d'augmenter grâce à
un projet immobilier. Il réunit suffisamment d'argent pour acheter quelques
parcelles stratégiques, obligeant ses associés à surpayer pour mener à bien
leurs plans.
C'est une épreuve difficile, mais il est absolument déterminé à aller
jusqu'au bout. Le succès lui donne la confiance nécessaire pour investir sa
fortune nouvellement acquise dans des opérations peut-être légales, mais
potentiellement douteuses, qui exigent du cran et de l'assurance, des qualités
qu'il a développées après avoir constaté où il en était arrivé, lui qui était
un homme de principes, certes, mais sans importance.
Karol est passé de larbin à homme d'influence en se battant pour lui-même,
en développant son ambition et en se souciant moins de plaire aux autres. Il
est devenu audacieux et déterminé à force de volonté, ayant pris sa vie en main
et décidé de s'y investir pleinement plutôt que de la subir passivement en
cherchant à plaire à autrui.
D'une certaine manière, l'ami qui a organisé le retour de Karol en Pologne
a vécu une expérience similaire. Lassé de la vie et ne voyant aucune
perspective d'avenir, Mikolaj invite Karol à le tuer. Karol tire alors une
balle à blanc, le forçant à prendre conscience de la valeur de la vie et de ses
possibilités, pour peu qu'on soit prêt à les saisir.
La vue d'un cortège funèbre inspire Karol, et l'on découvre finalement
qu'il a élaboré un plan complexe pour se venger de Dominique, son ex-femme. Il
compte simuler sa propre mort et la faire accuser de meurtre, lui ayant légué
une somme importante dans son testament.
Après ses funérailles, sa confiance en lui retrouvée, son estime de soi et
son assurance lui permettent d'affronter Dominique. Il semble qu'elle trouve
ces qualités admirables et séduisantes, car ils font l'amour et elle redécouvre
de véritables sentiments pour Karol. Dominique est arrêtée, soupçonnée de
meurtre, et Karol se place dans la cour de la prison pour qu'ils puissent se
voir. Dominique, étrangement sereine, murmure et gesticule pour lui dire
qu'elle l'aime et qu'elle veut l'épouser, tandis que Karol laisse couler une
larme et arbore un sourire amer.
Cette scène se prête à plusieurs interprétations. Peut-être est-il heureux
que son plan ait fonctionné et tire-t-il une grande satisfaction du fait que
son ex-femme ait tout perdu, y compris sa liberté, pour avoir détruit sa vie,
et qu'ironiquement, elle ait retrouvé ses sentiments pour lui. Ou peut-être
pense-t-il que toute sa souffrance, ses épreuves et ses efforts en valaient la
peine si Dominique a retrouvé son amour pour lui et, maintenant, en fin
manipulateur qu'il est devenu, il œuvrera à sa libération pour qu'ils puissent
être ensemble… Bien que je privilégie l'interprétation existentielle d'un homme
qui, après avoir été rejeté, touche le fond et apprend à s'adapter, à
s'affirmer et à se frayer un chemin dans le monde pour être admiré et apprécié
par la société, il existe, je suppose, une autre interprétation, moins
philosophique. La Pologne a tenté pendant des années de séduire et d'apaiser
l'UE afin d'y adhérer, et je suis convaincu qu'après des décennies de
domination soviétique, nombreux étaient ceux qui aspiraient à exercer leur
liberté et à développer leur force et leur indépendance sans être liés à un
autre groupe. On peut y voir l'expression de ce désir.
Je ne peux m'empêcher de penser que c'est le plus faible des trois films.
L'intrigue me paraît peu convaincante et peu attrayante, même si j'en comprends
les idées. C'est forcément le moins introspectif, puisqu'il raconte l'histoire
d'un homme qui apprend à imposer sa volonté aux autres. Par conséquent, et
toujours à mon sens, il suscite moins d'empathie et d'engagement que les
autres, bien qu'il demeure intrigant et stimulant.
Trois Couleurs : Rouge
Comme dans les deux premiers films, nous suivons les personnages dans leur
quotidien, sans préambule ni explication.
Au début, la direction du film est floue. On observe, sans vraiment
comprendre, les multiples fils narratifs de la vie des personnages qui, à
l'instar des fils téléphoniques du début du film, peuvent se dérouler en
parallèle, mais qui ne se croiseront pas forcément sans interférences ni
influences, malgré leur proximité et les opportunités.
Il y a une multitude de détails à assimiler, dont la plupart prendront
toute leur importance au fur et à mesure que l'histoire se déroule et que des
liens existentiels se tissent.
Valentine, une jeune étudiante et mannequin, renverse accidentellement une
chienne, Rita, avec sa voiture et cherche à la rendre à son propriétaire. Elle
est accueillie froidement par le vieux Joseph Kern, qui semble vivre presque en
ermite et refuse tout lien affectif.
Valentine est une jeune fille attentionnée et responsable qui veille à ce
que la chienne soit soignée et reçoit en contrepartie une somme d'argent
largement suffisante de la part de Kern pour couvrir les frais. Par honnêteté
et considération, elle retourne chez le vieil homme et finit par découvrir
qu'il écoute les conversations téléphoniques privées de ses voisins.
Kern, voyant son horreur et son dégoût face à cette intrusion dans sa vie
privée, invite Valentine à le dénoncer. Il lui indique même l'adresse de la
bonne maison. Cependant, Valentine réalise qu'il n'est pas si simple de révéler
la vérité, car cela pourrait avoir des répercussions pour le voisin, sa femme,
sa fille, l'interlocuteur du voisin et, bien sûr, pour Kern lui-même. Valentine
n'est pas prête à assumer cette responsabilité. Cela dit, elle découvre combien
il est tentant de juger les autres lorsqu'on a des intérêts ou des informations
personnelles, car Kern lui désigne un autre voisin qu'il soupçonne de trafic de
drogue et, sans doute à cause de la consommation de drogue de son frère, elle
lui transmet un message téléphonique vaguement menaçant.
Elle a plusieurs conversations avec Kern et nous en apprenons davantage sur
lui, ainsi que sur Valentine. Il prétend avoir violé la vie privée des gens
toute sa vie, mais cela fait peut-être référence à son statut de juge à la
retraite. Son travail consistait à écouter les affaires et à porter un jugement
sur les actes d'autrui, et il semble qu'il n'ait pas réussi à se défaire de
cette habitude. Peut-être que l'écoute et la compréhension des autres ont fini
par primer sur son devoir de juger selon la loi – nous recherchons tous la
connaissance et la compréhension, et cette caractéristique humaine est mise en
œuvre par Valentine lorsqu'elle interroge Kern sur ses actions et ses
motivations.
Il raconte l'histoire d'un homme qu'il savait coupable aux yeux de la loi,
mais qui, ayant compris les raisons de ses actes désespérés, l'a acquitté.
L'homme a ensuite mené une vie bonne et utile. Impressionnée, Valentine le
félicite, mais Kern souligne que cette compréhension remet en cause la
légitimité et le but de sa fonction et lui demande s'il n'aurait pas dû agir de
même pour beaucoup d'autres. Il sentait que son objectivité, et par conséquent
son sens de la justice, avait pu être compromise lorsqu'il s'était prononcé
contre un homme qui l'avait personnellement lésé par le passé, même si les
actes de ce dernier avaient coûté des vies. Il a donc pris une retraite
anticipée. Désormais retraité, il continue de recueillir des informations et
d'approfondir sa compréhension, mais refuse de juger. Il semble même avoir
adopté une certaine distance émotionnelle et fuir toute responsabilité.
Kern révèle qu'il en est venu à la conclusion que juger autrui relève de la
vanité, suggérant que la compréhension et l'empathie obscurcissent la capacité
de porter des jugements objectifs et équitables. Kern affirme même que, selon
toute vraisemblance, il aurait agi de la même manière que nombre de ceux qu'il
a dû juger s'il avait partagé leur situation et leur vécu. En effet, si la
compréhension subjective est si prépondérante, on peut douter de l'existence
même d'une vérité objective et unique, ainsi que du droit de juger.
Kern et Valentine se confient l'un à l'autre et nouent une amitié qui se
transforme en une profonde intimité. À un moment donné, il suggère même qu'elle
pourrait être la femme de ses rêves, celle qu'il n'a jamais rencontrée.
Valentine demande à Kern de cesser ses écoutes indiscrètes. Le soir même, Kern
se dénonce à la police et à ses voisins, ce qui entraîne des poursuites
judiciaires.
Dans le cadre de ses activités d'espionnage, il a observé un jeune avocat,
Auguste, voisin de Valentine, et sa petite amie Karin, également voisine de
Valentine. Il suggère que Karin n'est pas la bonne personne pour lui. Il
s'avère que Kern et Auguste ont de nombreuses similitudes. En effet, ils
semblent mener une vie plus ou moins identique, malgré plusieurs années
d'écart. Kern, ayant observé la vie des autres et constaté les répétitions et
les schémas de l'existence, en est conscient et explique, en se référant à son
expérience personnelle, pourquoi il pense que Karin ne convient pas à Auguste.
Tout cela explique peut-être pourquoi Kern prend la décision inattendue et
inutile de se livrer à la police et de provoquer un procès. Alors que les témoins se rassemblent devant le tribunal, Karin rencontre un
jeune homme avec qui elle flirte, et de fil en aiguille… Lorsqu'Auguste
découvre leur relation, il est anéanti et décide de prendre le ferry pour
l'Angleterre pour quelques jours. Le cours d'une vie peut être bouleversé par
des rencontres fortuites, et Kern a peut-être manipulé les événements dans
l'espoir d'obtenir ce résultat.
Un élément récurrent est la relation de Valentine avec son petit ami
absent, mais extrêmement manipulateur, égoïste et insensible. Il s'agit
manifestement d'une relation toxique, mais, attentionnée et compréhensive,
Valentine fait des compromis et organise une rencontre à Londres, en traversant
la Manche en ferry.
Valentine et Auguste manquent de se rencontrer par hasard, mais un tragique
concours de circonstances les réunit presque littéralement : à cause du mauvais
temps, le ferry chavire et seuls quelques passagers survivent. Cet épisode peut
être interprété comme une allégorie de notre parcours de vie, un parcours que
la nature, les aléas de la vie ou les rencontres fortuites peuvent interrompre
ou détourner. Notre interprétation se compose de nos réactions face à ces
événements et aux personnes que nous rencontrons au cours de notre voyage.
Il convient également de mentionner que parmi les autres survivants du
naufrage du ferry figurent Julie et Olivier de « Bleu », ainsi que
Karol et son ex-femme Dominique de « Blanc ». Leur présence nous
permet d'insuffler à leurs histoires des sentiments de positivité et d'espoir.
Comme à plusieurs reprises dans les films, il appartient au spectateur
d'interpréter les motivations et les intentions de chacun, mais on peut
supposer que Julie a décidé de collaborer avec Olivier sur leur musique,
confirmant ainsi son retour à une vie active, tandis que Karol semble avoir
organisé la libération de Dominique et qu'ils reconstruisent leur vie ensemble.
Vers la fin du film, on voit Kern, le regard fixé sur une vitre brisée
(représentant peut-être son regard vieillissant et désenchanté), arborant un
léger sourire de satisfaction après avoir vu les reportages télévisés sur cet
événement qui, bien que tragique pour tant de personnes, lui donne de l'espoir
pour Valentine et Auguste. Tout comme Kern a pu influencer la vie de Valentine
et Auguste, Valentine a assurément transformé la sienne, et ce, grâce à sa
réaction bienveillante et attentionnée suite à un incident anodin où elle a
blessé le chien de Kern. Ce dernier était distant, indifférent et désespéré
lorsque Valentine est entrée dans sa vie. Ses efforts charitables et
compatissants pour communiquer et raisonner avec lui ont ravivé en lui un
intérêt et une humanité. À un moment donné, Kern conseille à Valentine que la
meilleure façon d'aider son frère toxicomane est tout simplement d'être
lui-même, d'être naturel, d'exercer une influence positive et de faire preuve
de gentillesse et d'attention.
Loin de rejeter sa chienne Rita, à la fin du film, il caresse et prend soin
d'un de ses chiots et peut suivre à la télévision le naufrage du ferry et le
sauvetage de Valentine et Auguste uniquement grâce au cadeau que Valentine lui
a fait faire : le téléviseur de rechange de son frère. Une fois de plus, cela
illustre l'effet d'entraînement et les conséquences d'une rencontre fortuite.
Je suggérerais que la couleur rouge, omniprésente dans le film, représente la
vie, l'amour, l'affection et la volonté de s'impliquer dans la vie d'autrui
avec respect et considération. Le film se termine sur un plan de Valentine
devant un fond rouge dominant, reprenant presque à l'identique l'image de sa
publicité pour chewing-gum où l'on peut lire « La fraîcheur de vivre », traduit
par « Le souffle de la vie » dans les sous-titres. Il ne peut s'agir d'une
simple coïncidence.
Bien sûr, je n'ai pas abordé ici de nombreuses images, situations et
répliques. Kieslowski était, comme je l'ai dit en introduction, un artiste, et
il faudrait un ouvrage bien plus conséquent pour rendre pleinement justice à
son œuvre. J'espère néanmoins vous avoir donné envie de découvrir et
d'apprécier cette trilogie de films profonds, perspicaces et captivants.
Merci d'avoir pris le temps de lire cet article. J'espère qu'il vous a été
utile.
Stuart Fernie
Vous pouvez me contacter à l'adresse suivante : stuartfernie@yahoo.co.uk.




Comments
Post a Comment