Réflexions sur « Les Enfants du Paradis »

 

Je vous présente la version française d’un article initialement publié en anglais sur mon blog

(grâce, principalement, à Google Translate).

 

Réflexions sur « Les Enfants du Paradis »

Réalisé par Marcel Carné

Scénario de Jacques Prévert

Avec Arletty, Jean-Louis Barrault, Pierre Brasseur, Marcel Herrand,

Pierre Renoir et autres

 

CONTEXTE

« Les Enfants du Paradis » connut un immense succès critique et commercial dans la France d'après-guerre. Tourné par intermittence durant l'Occupation nazie, le film devint, dès sa sortie, un monument du cinéma français.

INTRIGUE

L'intrigue peut se résumer assez simplement. Située au milieu du XIXe siècle, elle raconte l'histoire de Garance, une jeune femme libre et indépendante, et de quatre hommes qui tombent amoureux d'elle, d'une manière ou d'une autre. Cependant, cette histoire doit être perçue comme un moyen d'atteindre un but plus large : une réflexion sur la nature de la vie, de l'amour, du hasard, de la société et sur l'entrelacement des destins.

L'action se déroule aux alentours des années 1840. Cette période fut celle du développement du mouvement des Lumières, un mouvement philosophique initié au 18e siècle qui incita à questionner l'existence de Dieu, la nature de la société et la place de chacun en son sein. Ce mouvement mena indirectement à la Révolution française et donna naissance à l'existentialisme du XXe siècle. (La pièce de Carné, « Le Jour se Lève », est une exploration sombre de l'impact de la rupture d'une relation sur un individu).

DE QUOI S'AGIT-IL ?

Pour explorer la nature des relations, de l'amour, de la liberté et de la responsabilité, de la société, et même de la morale, Carné et Prévert choisirent l'univers du théâtre, mêlant trois figures historiques authentiques (Baptiste Debureau, Frédérick Lemaître et Lacenaire) à des personnages de leur propre invention afin d'illustrer la complexité de la vie. Le théâtre est peut-être le domaine idéal car, au sommet de leur art, les acteurs aspirent à rechercher et à révéler la « vérité » sur l'âme et la condition humaines. Le film repose sur l'idée que nous sommes tous des acteurs, jouant notre rôle dans la scène du hasard, tout en respectant certaines conventions. Chacun des personnages masculins principaux offre une vision différente de la vie, de l'amour et de la place de l'individu dans la société. Le fil conducteur de leurs vies est Garance et les sentiments qu'elle suscite en eux.

LES PERSONNAGES

Garance est un personnage central, mais elle contribue peu à l'avancement du récit, servant plutôt d'inspiration aux émotions et de catalyseur à l'action des protagonistes masculins.

Elle chérit sa liberté par-dessus tout et reste fidèle à elle-même, agissant à sa guise. Elle quitte la table de Lacenaire au « Rouge Gorge », lui disant qu'elle s'ennuie et qu'il est obsédé par la mort, alors qu'elle aspire au rire, à la danse et à la gaieté. Elle chérit sa liberté et ne recherche ni attaches ni responsabilités.

Notre première apparition troublante de Garance a lieu sur le boulevard du Crime, dans un spectacle de foire où elle symbolise ni plus ni moins que la vérité (assise nue dans un tonneau d'eau tournant, fixant son reflet dans un miroir à main). L'utilisation des miroirs se poursuit dans le film pour suggérer presque un masque, un « visage » que l'on choisit de présenter, mais ici, la tentation est grande de suggérer que la vérité se trouve en soi-même, ou, en effet, que la vérité est ce que l'on croit, ce que l'on choisit de voir. En quelques minutes à peine, trois des quatre personnages masculins principaux nous sont présentés avec une grande finesse : Frédérick, Lacenaire et le mime Baptiste, le tout lors d'une courte promenade sur le boulevard.

Frédérk est un acteur hors pair, semblant jouer un rôle à chaque instant. Nous le rencontrons devant un théâtre, juste après qu'il a aperçu Garance dans la foule. Il lui avoue alors un grand amour et met en pratique ses talents d'acteur pour tenter de la séduire. Dès qu'il comprend son échec avec Garance, il reporte son attention (en reprenant exactement les mêmes répliques) sur une autre jolie fille qu'il a repérée. De cette rencontre et de sa conversation devant le théâtre, il ressort que Frédérick est charmant, agréable, talentueux, ambitieux, égocentrique, mais pas tout à fait sincère ! C'est une sorte de séducteur superficiel et charmant qui sait ce qu'il veut et est déterminé à l'obtenir, bien qu'il soit inoffensif et qu'il ait une joie de vivre communicative. Sa principale motivation est l'autopromotion ; il ne recherche pas la vérité à travers les personnages qu'il souhaite incarner, mais simplement l'attention et l'admiration du public. Le rôle d'Othello lui échappe cependant, car il n'a jamais éprouvé de jalousie.

Lacenaire est un gentleman criminel intelligent. De par son apparence et son érudition apparente, il appartient aux classes supérieures (ou est-ce là un autre « rôle » qu'il choisit de jouer ?), mais il a depuis longtemps déclaré la guerre à une société qu'il considère vile et fausse. C'est un homme d'une grande fierté qui ne croit qu'en lui-même et en sa propre conception de la morale et de la société. Il gagne sa vie par le vol, la violence et même le meurtre. Il a rejeté la morale conventionnelle et fait ce qui lui plaît et ce qu'il juge nécessaire pour survivre, tout en conservant une apparence de « civilisation » et de grâce sociale. Sa véritable vocation est celle de dramaturge, et il n'hésite pas à mettre en œuvre ses propres intrigues et complots. Là où d'autres se contentent d'agir, de discuter ou de menacer, Lacenaire passe à l'action. Ainsi, il est un auteur non seulement de drames, mais aussi de destins, où d'autres jouent un rôle dans ses œuvres. Il cherche à créer le chaos et le désordre là où régnait l'ordre.

Baptiste est un mime qui prend son art très au sérieux. Il n'est pas guidé par l'ego et ne remet pas en question les structures de la société. Il souhaite plaire à son public en le touchant par la vérité de l'âme et de la condition humaines. Il y parvient en exprimant ses sentiments intérieurs par des gestes physiques, sans utiliser de mots. Sa performance résume peut-être le mieux ce que cherche à faire un acteur : clarifier et expliquer la réalité, chose paradoxalement réalisée par la supercherie. Baptiste est en quête de vérité. Il est innocent, sincère, perspicace et spontané. Lorsqu'il voit Garance et qu'elle lui lance une fleur qu'elle portait, il tombe amoureux d'elle presque instantanément et pour toujours. Il ne peut vraiment l'expliquer, mais ce coup de foudre nous révèle que l'amour est incontrôlable et que Baptiste est authentique et naïf, au point de pouvoir agir impulsivement sous le coup de ses sentiments. 

Le quatrième et dernier personnage masculin principal est le comte Édouard de Montray, un membre de la haute société qui fait une proposition à Garance après l'avoir vue dans un spectacle. Il est stupéfait lorsqu'elle refuse son offre, pourtant riche en biens matériels. Garance a déjà clairement fait savoir qu'elle apprécie d'être appréciée et elle considère le comte comme une sorte de « chasseur » cherchant à l'ajouter à sa collection. Il lui a témoigné peu de respect ou d'affection, mais lui propose son aide si besoin est. Une fois de plus, il semble que le comte joue un rôle. Il se conforme aux conventions et se comporte comme on l'attend d'un homme de son rang. C'est, bien sûr, un homme habitué à la richesse et fier de ses possessions et de sa position. Il traite Garance comme l'un de ses précieux trophées, et bien qu'il éprouve sans aucun doute de véritables sentiments pour elle, elle est en réalité prisonnière d'une cage dorée : elle s'est tournée vers lui pour obtenir de l'aide et vit désormais chez lui pour rembourser sa dette, et le comte se plaît à profiter de sa situation.

LA FOULE

Le film comporte plusieurs scènes de foule, notamment au début et à la fin. Dès l'ouverture, lorsque le rideau se lève littéralement sur la représentation, une foule immense se rassemble sur le boulevard du Crime. Progressivement, la caméra se concentre sur les individus dont nous allons suivre les destins croisés. L'idée principale semble être que, si le hasard a réuni ces personnes au sein de la foule, compte tenu de la nature de leur travail et du désir du public de les voir, tous (artistes et spectateurs) sont, dans une certaine mesure, interdépendants. L'un ne peut exister pleinement sans l'autre ; ils sont liés pour former une société, une société composée d'individus de toutes sortes.

Au début, Baptiste détonne nettement, par sa tenue et son comportement. À la fin, bien que perdu dans la foule, il reste différent car, tandis que nombre de personnes sont déguisées en mimes, il est désormais vêtu ordinairement. Il a exercé une influence sur la foule qui connaît son travail et cherche à imiter son style vestimentaire, mais il a évolué : il ne se contente plus d'interpréter des pièces de théâtre, il les vit pleinement. Il a mûri et vit désormais les émotions qu'il cherchait auparavant à exprimer en tant que mime. Paradoxalement, il est devenu un homme, un membre de la foule, tout comme la foule semble avoir appris de lui.

Il existe sans doute un personnage plus que tout autre qui symbolise l'idée que nous sommes tous, d'une manière ou d'une autre, des acteurs dans la société : le mendiant aveugle rencontré par Baptiste devant l'auberge du « Rouge Gorge ». Une fois à l'abri dans l'auberge (une sorte de havre de paix où chacun est le bienvenu), le mendiant révèle qu'il voit parfaitement bien – il s'agit simplement d'un rôle qu'il joue pour gagner sa vie. Baptiste est stupéfait, non seulement par l'insolence de son « escroquerie », mais aussi par la facilité avec laquelle il la mène à bien. Baptiste admire son talent – ​​après tout, voilà un acteur qui vit de son art !

L'AMOUR

Outre les différentes conceptions de la vie, de la morale et de la société, le film s'intéresse principalement à l'amour et aux relations humaines.

Ces différences de conception de l'amour et des relations sont illustrées par Garance et les quatre personnages masculins principaux.

Baptiste tombe immédiatement amoureux de Garance. Son amour est romantique, poétique et idéaliste. Garance est prête à coucher avec lui, mais il la quitte, affirmant vouloir qu'elle l'aime autant qu'il l'aime. Il recherche quelque chose de plus spirituel, quelque chose que Garance lui prévient qu'elle ne pourra peut-être pas lui offrir. Elle conçoit l'amour comme simple et n'est pas celle qu'il imagine. Il est un rêveur, tandis qu'elle est plus réaliste, aimant la vie et souhaitant savourer l'instant présent, appréciant les avances de ceux qui l'aiment vraiment.

C'est un renversement de situation pour Baptiste, qui a eu une conversation remarquablement similaire avec Nathalie, utilisant quasiment les mêmes dialogues, mais bien sûr d'un point de vue opposé. On entend un dialogue très similaire plus tard dans le film, lorsqu'Édouard dit à Garance qu'il aimerait qu'elle l'aime comme il l'aime. Cependant, Garance a désormais appris à attendre d'une relation plus que ce que le comte peut lui offrir.

Quand Baptiste quitte Garance, elle est déçue, mais pas vraiment inconsolable, car elle trouve du réconfort dans les bras de Frédérick presque aussitôt après son départ. À première vue, ils semblent faits l'un pour l'autre : aucun des deux ne cherche plus que le plaisir de la compagnie de l'autre, et chacun flatte l'ego de l'autre en se complimentant mutuellement. Pourtant, leur relation est de courte durée, car Garance fait remarquer à Frédérick qu'ils ne sont pas vraiment heureux ensemble, mais qu'ils se servent l'un de l'autre. De toute évidence, il lui manque une profondeur de sentiments, et c'est à ce moment-là que l'on apprend que Garance prononce le nom de Baptiste en dormant.

Lacenaire aimerait beaucoup avoir une relation avec Garance, mais elle repousse ses avances, car il ne perçoit ni chaleur ni profondeur dans ses sentiments. Elle voit bien qu'il la désire, mais elle aime être appréciée. Elle semble éprouver les mêmes sentiments envers le Comte, qu'elle accuse d'être une sorte de « collectionneur de beautés ». Cependant, les circonstances l'obligent à se tourner vers lui pour préserver sa liberté (son bien le plus précieux), mais c'est précisément ce à quoi elle doit renoncer car, redevable envers lui, elle devient sa concubine.

L'amour, ou « le véritable amour », est perçu comme une denrée relativement rare, capable d'apporter une grande joie mais aussi une grande tristesse, car il « explose » entre deux individus, libérant des émotions sur lesquelles ils n'ont aucun contrôle et qui peuvent frapper à tout moment. À la fin du film, c'est Garance qui fait preuve de plus de force en quittant Baptiste, car ils sont confrontés à la réalité des responsabilités et de la vie de famille, qui exige un amour différent et plus exigeant. Garance semble comprendre et est prête à tourner le dos à leur relation, mais Baptiste la poursuit (ainsi que l'idéal de l'amour romantique), l'appelant par son nom tandis qu'elle disparaît.

L'EXISTENTIALISME

Les relations peuvent donc reposer sur plusieurs fondements. Le plus séduisant et le plus épanouissant est peut-être aussi le plus insaisissable, mais il doit être réciproque. Bien que nous ne maîtrisions pas les sentiments que les autres éprouvent à notre égard, nous avons le devoir de les respecter, eux et leurs sentiments. Garance semble saisir le sens des propos de Nathalie dans la scène finale : Baptiste a une famille et des responsabilités qui doivent primer sur ses désirs personnels, désirs que Garance ne peut accepter de voir assouvis au détriment d'autrui.

Il s'agit là d'une des nombreuses allusions à l'existentialisme présentes dans le film. La reconnaissance et le poids de la responsabilité envers autrui, l'insistance sur le hasard, les doutes moraux (Lacenaire n'affrontera la justice que de son plein gré) sont autant d'éléments essentiels de l'existentialisme. Pourtant, sous ce vide apparent se cache la possibilité de l'amour, qui offre un espoir parmi la myriade de complications qu'il peut également susciter.

Le titre est généralement interprété comme une référence aux spectateurs assis aux places les moins chères (et les plus hautes), « au parterre » du théâtre. Je ne peux m'empêcher de me demander si ce film ne fait pas également référence au paradis, à une entité divine qui nous observe sur Terre et trouve nos histoires d'amour, de vie et de mort divertissantes, comme si nous jouions une pièce de théâtre pour amuser la galerie. J'ignore ce que Carné et Prévert avaient en tête, mais je leur suis redevable, ainsi qu'à leur excellente distribution, pour avoir réalisé ce film remarquable, profond et intemporel.

 

Merci d'avoir pris le temps de lire cet article. J'espère qu'il vous a été utile.

Stuart Fernie

Vous pouvez me contacter à l'adresse suivante : stuartfernie@yahoo.co.uk.

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